Ecris-le

Entre mes mains un cahier gribouillé d’une écriture pubère.
Je lui tend presque honteuse, presque fière.
Ma fougue, dans le choix des mots, fait déborder mes émotions dans la marge.
L’ambition brûlante de me raconter. Chaque phrase est griffonnée à la hâte.
J’ai 14 ans. Poussée par mes amies, je tends ce cahier bleue à ma professeur de français.J’imagine alors que la sagesse de ses connaissances et de son métier fait d’elle la mieux placée pour me donner un avis sur mon écrit.
Elle devra ressentir mes intentions pour comprendre la brutalité de mes tournures. Si elle est la personne que j’imagine, son oeil distinguera parmi les ratures et les maladresses, une disposition.
Cette experte de notre langue décèlera une aptitude à retranscrire la véracité des sentiments.
J’ai la conviction qu’elle y mettra du coeur. Peut-être même un soupçon de bonté d’âme.
Derrière la rageuse elle verra la conquérante balafrée. Derrière l’insolente elle percevra la force de mes envies.

La jeune fille que j’étais espérait qu’on lui donne un élan sur une route qui lui permettrait d’y voir une voie.

Je lui propose de prendre le temps. De me rendre le cahier plus tard.
Elle refuse. Elle s’assoit sur le banc le plus proche. Mon souffle se coupe. Elle lit au milieu du bruit entre deux sonneries. A mes côtés, elle déchiffre les mots, les phrases, et tourne les pages.
Son visage est grave. Elle ne détourne pas les yeux une seconde.
Puis elle referme le cahier bleu et le lisse du plat de la main. Elle me regarde. Dans son regard j’ai la réponse. De la gêne. Elle est désemparée. Elle choisit ses mots.
« Il faut travailler ».
Elle dépose mon ouvrage sur le banc et s’échappe.
Un moment suspendu. Un instant où tout parait figé. J’avale ma salive.
Je ne suis rien.
Une longue inspiration remplace le vide par de l’amertume .Tout de nouveau s’accélère.
J’attendais un échange, des explications ou un encouragement à poursuivre sur ce chemin. Au lieu de cela je la cherche des yeux mais elle s’est déjà évaporée dans la foule des élèves. Elle aurait pu faire preuve de subtilité . Me donner l’impulsion pour y croire. Elle n’a pas pris la peine d’attiser mon intérêt pour l’écriture et de le diriger habilement vers l’apprentissage. Elle m’a laissée avec mes doutes. Pourtant mon envie et ma curiosité ne demandaient qu’à s’enflammer et grandir .

Est ce que cet adulte c’est rendue compte que j’avais peur. Peur de ne pas être capable. Consciente du bouillonnement de mon sang et de mon esprit mais effrayais par cette énergie nouvelle. J’étais aussi pleine de crainte que de vigueur. Mon audace et ma curiosité était vierge de toute expérience.Pour réussir à exister il faut être encourager. Au lieu de cela cette femme avait écrasé mes rêves sans réaliser l’opportunité qui s’offrait à elle. Elle qui surement avait connus trop de défaites et de déconvenues derrière ces quelques lignes aurait du cerner mes rêves d’enfant pour un avenir prometteur .
Aujourd’hui au souvenir de cette scène je ris de bon coeur.

A cet âge on espère avoir un don ou une faculté. Petite enfant orgueilleuse qui sous prétexte d’avoir une histoire à raconter voudrait être écrivain tout juste après avoir appris l’alphabet.Tout ce que je savais faire c’était prendre un stylo et scarifier des pages blanches du bouillonnement d’une vie que je découvrais. Par mes fragilités je me pensais singulière. Mon audace de révolutionner le monde sans même l’avoir regardé était présomptueuse.

« IL FAUT TRAVAILLER »
Mon effronterie me privait de la maturité pour comprendre ces trois mots.
L’adresse et l’aisance pour une compétence ne doit pas se faire sans le mérite de l’effort. Autrement cela fait de nous des dilettants. Chaque facilité, aussi belle soit elle, doit être aiguisée encore et encore. La grâce de l’application nous aide à trouver le merveilleux dans l’instant . C’est dans la conscience d’une gestuelle ou d’un savoir que nous sommes traversé par quelque chose de plus grand. L’éducation est une ressource inépuisable mais ne fonctionne, encore une fois ,qu’avec le coeur. Il n’y a que lui qui peut voir et accompagner afin d’avoir le goût de l’apprentissage.
Si les méthodes changent là est pour moi l’essentiel.
Etre professeur se fait avec une bonne dose de patience, d’aplomb et de rigueur mais avant tout cela se fait en gardant une source inépuisable d’espoir et d’optimisme.

L’espoir et l’optimisme nous le devons tous aux enfants qui aujourd’hui nous regardent.

Bonne fin de vacance à tous et bonne rentrée!

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